"Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. "
Pour commencer l'année en beauté (d'ailleurs je vous souhaite une bonne et heureuse année, pleine de joie, de réussite et de bonheur), je vous propose un extrait de Du côté de chez Swann, de Marcel Proust. Parce que, si vous ne le savez pas encore, Proust est l'homme de ma vie. La lecture du premier volume de La Recherche du temps perdu m'a bouleversée, sans exagération. Pourtant, je ne saurais vraiment dire pourquoi je me suis sentie aussi changée en fermant le livre. Ce qui est sûr, c'est que j'ai adoré le style de Proust. J'aime ses longues phrases, j'aime leur rythme. J'aime l'ironie de Proust. J'aime les souvenirs que le narrateur raconte. J'aime tout. La seule lecture de ce volume a propulsé Proust en première place dans mes écrivains préférés (il doit en être honoré ! ). La relecture pour le cours de français au mois de novembre a confirmé cette adoration (n'ayons pas peur des mots) pour lui. J'ai choisi le passage de la madeleine pour différentes raisons. Il y a tout d'abord parce que c'est un passage très connu, la madeleine. Mais aussi et surtout parce que c'est l'extrait sur lequel je suis tombée lors de ma première khôlle de français. J'avoue, je ne voulais pas tomber sur ce livre. J'avais peur, je ne voulais pas m'attaquer à mon écrivain préféré. Et évidemment, comme je ne le voulais pas, je l'ai eu ! La khôlle s'est finalement bien passée. Alors, sentimentale comme je peux l'être parfois, ce passage sera maintenant lié à ce souvenir de ma première khôlle de français.
L'oeuvre de Proust est juste colossale, comme une cathédrale à laquelle on la compare. On a peur d'elle. Mais une fois qu'on la lit, quel plaisir ! Une plume prodigieuse, délicieuse à la lecture. Je n'ai que des adjectifs mélioratifs pour Proust. Je n'ai lu que le premier volume de son oeuvre, mais les suivants m'attendent. J'attends juste le moment propice pour les lire. Ce n'est pas maintenant. Je ne veux pas couper ma lecture, lire deux pages le soir avant de dormir.
Proust devait avoir la première place ici. C'est un peu une sorte d'hommage que je lui fais, bien maigre hommage, mais le seul que je puisse faire maintenant.
L'image illustrait l'exposition temporaire sur Proust du musée des Lettres & Manuscrits. J'y suis allée. C'était incroyable, toutes ces lettres, tous ces papiers, les manuscrits de Proust. J'en garde un bon souvenir. L'exposition permanente du musée est elle aussi incroyable. Si vous avez l'occasion d'y aller, n'hésitez pas.